Robert Badinter s’est éteint dans la nuit du 8 au 9 février 2024. L’homme politique et juriste français, dont le nom restera à jamais associé à l’abolition de la peine de mort, avait 95 ans.

Robert Badinter, l’artisan de l’abolition de la peine de mort en France, est décédé dans la nuit du 8 au 9 février 2024. L’homme d’État, qui a entamé son brillant parcours au début des années cinquante, nous quitte à l'âge de 95 ans. Celui qui se décrivait parfois lui-même comme un “monomaniaque de la justice” y a consacré son existence. 

Fils d’un couple originaire de Bessarabie – une parcelle de l’ancien Empire russe aujourd’hui partagé entre l’Ukraine et la Moldavie – et naturalisé français à la fin des années vingt, Robert Badinter naît en 1928 à Paris. Alors que la Seconde Guerre mondiale bat son plein, au début des années quarante, certains membres de sa famille, juive, et notamment son père, sont déportés. Avec sa mère et son frère, il réussit à échapper aux folies de l’époque en trouvant refuge près de Chambéry. De retour à Paris après la guerre, le jeune Robert Badinter obtient une licence de lettres et une licence de droit à l'université de Paris. Avant de s’envoler pour les États-Unis, grâce à une bourse de l’État français, pour suivre une maîtrise en arts à l’université de Columbia. En 1951, il s’inscrit au barreau de Paris. En 1952, il devient docteur en droit de la faculté de droit de Paris.

Justice qui tue

Il démarre sa carrière aux côtés d’Henry Torrès, un avocat défenseur des militants d'extrême gauche et à qui il dira à l’issue de son entretien d’embauche avec lui : “Je vous donnerai ma réponse demain.” “J’ai eu le rare privilège de rencontrer mon maître”, explique-t-il dans un podcast de France Culture. Il décrit son mentor comme “quelqu’un d’une chaleur, d’une générosité d’une puissance exceptionnelles” et “un anarchiste extrêmement cultivé”. Près de quinze ans plus tard, en 1965, il fonde le cabinet Badinter Bredin et partenaires avec Jean-Denis Bredin. Il portera la robe jusqu’en 1981, année de son entrée au gouvernement comme ministre de la Justice. Poste qu’il occupera jusqu’en 1986. C’est également en 1981 qu’il présente à l’Assemblée nationale le projet de loi abolissant la peine de mort. On lui prête cette phrase célèbre : “La justice française ne peut plus être une justice qui tue.” L’élément déclencheur de sa bataille contre la sanction d’exécution fut sa défaite dans l’affaire Roger Bontems-Claude Buffet. Le duo avait sympathisé derrière les barreaux où il avait orchestré la prise en otage d’un gardien, d’une infirmière et d’un détenu infirmier et dont il espérait tirer deux voitures, des armes et un million d’anciens francs en espèces. Claude Buffet avait fini par égorger deux des otages. Les juges le condamnèrent à la guillotine. Roger Bontemps, le client de Robert Badinter, reçut la même sentence. Les deux hommes comptent parmi les derniers condamnés à la peine de mort en France. La loi portant abolition de la peine de mort sera promulguée près de dix ans plus tard, le 9 octobre 1981.

“Robert Badinter. Ce que la justice a d’inestimable. Ce que la République a d’admirable. Ce que l’humanisme a d’irremplaçable. Bernard Cazeneuve

En parallèle, Robert Badinter poursuit son ascension politique. En mars 1986, François Mitterrand, alors président de la République, le nomme président du Conseil constitutionnel. Une fonction qu’il assume pendant presque une décennie. En 1996, il passe à côté du poste de Premier ministre, qui est confié pour la première fois à une femme, Édith Cresson. Mais il est depuis 1995, sénateur des Hauts-de-Seine, à la faveur du renouvellement du Sénat. Il y porte les couleurs du parti socialiste.

Commission Badinter

L’œuvre de Robert Badinter ne se limite pas aux frontières françaises. En 1991, il devient président de la Commission d'arbitrage pour la paix en Yougoslavie – qu’on appellera la Commission Badinter, créée par la Communauté européenne. En 1991, il apporte sa contribution à l'élaboration de la Constitution de la Roumanie. Et quatre ans plus tard, il prend les fonctions de président de la Cour européenne de conciliation et d'arbitrage de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Il a par ailleurs siégé au conseil d'administration de l'Institut français des relations internationales (Ifri).

Figure du siècle

En 2011, à l’issue de ses occupations sénatoriales, le juriste lance Corpus consultants, un cabinet de consultations juridiques. La boutique réunit des professeurs agrégés de droit. Robert Badinter enseignait lui-même depuis 1966. Il a été professeur agrégé dans plusieurs facultés de droit de l’Hexagone : Dijon, Besançon, Amiens, Paris (Panthéon-Sorbonne). Au micro d'Augustin Trapenard, dans l'émission La Grande Librairie, il confiait croire en “la transmission par l'exemple”. Le professeur était aussi écrivain : il a rédigé plusieurs ouvrages de droit constitutionnel à côté d’autres remarqués, comme son célèbre L’Exécution. Son intérieur était tapissé d'écrits et de livres qu'il chinait à la sortie des audiences. Ils étaient ses sources d'inspiration. On lui doit également l'ouvrage “Libertés, libertés” où il aborde le sujet de la liberté sexuelle, un autre de ses grands combats. Il soutiendra la fin de la pénalisation de l'homosexualité, promesse de campagne de François Mitterand, à travers la loi Forni rapportée par Gisèle Halimi. Plus anecdotique, les jeunes qui fréquentent les bancs des facs de droit étudient encore la loi Badinter du 5 juillet 1985 et son régime spécial d'indemnisation des victimes d'accidents de la circulation. Les outils de communication de cette jeunesse ne lui seront jamais familiers. Les réseaux sociaux formaient, selon lui, un lieu où les pulsions les moins nobles des êtres humains se laissent aller. “Ma longue vie m'a permis de constater que l'homme n'était pas bon.”

Les hommages pleuvent depuis la mi-journée du 9 février 2024. Pour le président Emmanuel Macron : “Robert Badinter ne cessera jamais de plaider pour les Lumières. Il était une figure du siècle, une conscience républicaine, l’esprit français.” Son ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, loue l’“immense avocat“, le “garde des Sceaux visionnaire et courageux” qui “laisse un vide à la hauteur de son héritage : incommensurable”. Le président de la chambre commerciale de la Cour de cassation Vincent Vigneau évoque une tristesse absolue : “Il restera pour beaucoup d’entre nous une boussole pour nous aider à tracer le chemin du droit et de la justice dans ce monde de bruit et de fureur.” Ces deux dernières années, l’ancien garde des Sceaux avait dénoncé le bruit et la fureur de la guerre en Ukraine, et avait averti l’opinion sur les similitudes qu’elle présentait avec celle qui avait servi de décor à son adolescence.

Anne-Laure Blouin

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