Dans un monde alternatif, si la révolution islamique n’avait pas eu lieu, Saam Golshani n’aurait jamais rien connu des grands cabinets anglo-saxons installés à Paris. C’est là que l’expert du M&A et du restructuring, arrivé chez White & Case fin 2018, s’épanouit depuis plus de vingt ans. Itinéraire d’un technicien qui ne s’est pas vu avocat tout de suite, mais ne se verrait plus faire autre chose.

Il a la sensation "d’avoir eu 1000 vies en une". C’est un peu le cas : dans une vie antérieure, Saam Golshani a été barman et testeur de jeux vidéo. Né à Chiraz en Iran, celui qui est aujourd’hui à la tête du M&A et du restructuring chez White & Case grandit au sein d’une famille "ni proche du Shah ni proche du religieux", qui a toujours entretenu des liens avec l’étranger. Pas de juristes autour de lui, mais une mère qui a étudié aux États-Unis et vécu Woodstock et un père qui a joué les croupiers à Las Vegas. La famille reste en Iran jusqu’à l’invasion de l’Irak, quelques mois après la Révolution. "Ce n’était plus un endroit pour élever des enfants." Saam Golshani ira aux Émirats arabes unis puis aux États-Unis avant d’intégrer un internat à Sophia Antipolis. Celui qui considère qu’il "n’est pas adapté à l’école" s’offre deux années sabbatiques après le baccalauréat. Il finit par s’inscrire en droit un peu par hasard, à Aix-en-Provence – "pas question d’aller plus au Nord" –, et poursuit jusqu’au DEA de droit des affaires. Lui se voyait allocataire de recherche, un copain le convaincra de rejoindre Clifford Chance comme juriste en sport et télécommunications. Coupe du monde de 1998 et toutes premières start-up : les dossiers fascinent Saam Golshani, qui passe le barreau en parallèle. "C’était un rythme très particulier. On travaillait dix-huit heures par jour, je dormais par terre, je n’avais aucune idée de ce que l’on faisait mais j’apprenais le métier dans l’euphorie et l’effervescence de la jeunesse."

"Profession de son cerveau"

Le jeune avocat découvre les us et coutumes d’un milieu qui lui était inconnu. Son stage final, réalisé au tribunal de commerce de Paris, lui apprend le fonctionnement d’une juridiction qu’il ne connaissait pas vraiment non plus – lui exerçait au sein d’un cabinet anglo-saxon. "J’observe et j’enregistre." Avec son équipe, il migre chez Willkie Farr & Gallagher juste avant l’éclatement de la bulle internet, en 2000. Son expérience du tribunal de commerce "aide beaucoup"… Mais la route est encore longue jusqu’à la maîtrise de son métier. "C’est un lent apprentissage jusqu’à l’association. Je crois que l’on n’exerce vraiment ce métier qu’au bout de quinze ans." Lui est devenu associé chez Orrick en 2006. Saam Golshani a toujours trouvé l’avocature passionnante. Il pense que "c’est l’un des rares métiers où l’on fait profession de son cerveau. Où il faut être à la fois très technique et emphatique et cultiver une intelligence situationnelle pour s’adapter à une variété de cas." C’est aussi un métier qui exige d’être sûr de soi et, simultanément, de douter. Aucun paradoxe ici : l’avocat ne doute pas de lui, mais questionne chaque information qui lui est présentée. "Est-ce que cette table est bien devant moi ?"

"Le contentieux est une leçon d’humilité, il faut aller au tribunal pour le comprendre"

Si la Révolution islamique n’avait pas eu lieu, Saam Golshani vivrait probablement encore en Iran. Il serait devenu officier ou propriétaire terrien : "C’est ce qu’a toujours fait ma famille. Je suis la première génération à travailler." Et il n’a jamais rechigné à la tâche, "de 23 à 53 ans, week-ends et vacances compris". Sa profession est intense sur les plans physique, intellectuel et psychologique. Il pratique la boxe régulièrement et "quand il faut dormir, il dort". Ce père de cinq enfants "court après le sommeil" et invite même les fusions-acquisitions à sa table. "Le M&A nourrit un sens aigu de la logistique. On supervise un closing comme on supervise le petit-déjeuner d’un enfant", sourit-il. L’Iran n’est jamais bien loin non plus : l’avocat lit et relit L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, dont 80 des pages invitent au voyage à travers la Perse. Il aime aussi les auteurs tchèques des années trente, la danse et l’Opéra de Paris. Des centres d’intérêt variés, qui cultivent son ouverture d’esprit. À ses enfants, il dit d’ailleurs "d’aller là où ils voudront, de ne pas s’enfermer dans des cases".

Italie du XVIe siècle

La robe de Saam Golshani habille une grande partie de sa vie. Mais il a toujours réussi à prendre du recul, peut-être parce que "l’enfance en Iran aide à mettre les choses en perspective". S’il se sait changé depuis ses jeunes années, il est fier d’avoir tenu sa ligne de conduite : "Ma mère me disait de ne rien faire que je n’étais pas capable d’assumer." Saam Golshani tient au devoir de confidentialité, de loyauté et de déontologie de l’avocat. C’est un "petit soldat de l’État de droit", quelque part. Une sorte de "mercenaire italien du XVIe siècle" aussi, qui s’enorgueillit d’une opération de restructuring au sein d’une entreprise de plusieurs milliers de personnes bien menée, d’un dossier qui apporte au client tout ce qu’il avait demandé. À la fin de chaque affaire, Saam Golshani dresse une autopsie de son travail. "Certaines fois, on perd alors qu’on avait raison et d’autres fois, on gagne alors qu’on avait tort. Étudier le dossier a posteriori, c’est la garantie de ne pas reproduire les mêmes erreurs et de vérifier si on a gagné sur un concours de circonstances." L’avocat a accepté l’aléa judiciaire inhérent à la pratique contentieuse. "C’est une leçon d’humilité, il faut aller au tribunal pour le comprendre." L’essentiel, pour lui, est d’avoir toujours fait le maximum et bien préparé le client. On pourrait dire de lui qu’il est "réfléchi, posé et sympa". Ou bien qu’il est "brutal et désinvolte", comme le lui avait dit feu l’ancien garde des Sceaux Pascal Clément, dont il était proche. Les deux formulations lui vont.

Olivia Fuentes

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